jeudi 30 mai 2013

Nzambi Zeyi de l'Orchestre Soba Nza

mercredi 25 août 2010

le Champ de Mama Mbumba

Le champ de Mama Mbumba[1]

Par Magloire Mpembi Nkosi[2]


En posant le pied sur le sol ce matin-là, Mama Mbumba n’avait à l’esprit qu’une seule chose : enlever les choux arrivés à maturité dans son champ de Mpambu Nzila, non loin du centre de Mbanza Ngungu. Si elle pouvait vendre dès ce mercredi soir et jeudi matin aux voyageurs en partance pour Kinshasa sur le bord de la nationale numéro 1, elle ne sera pas les mains vides au mariage de sa nièce samedi à Kimbanseke.
Elle s’était levée plus tôt que d’habitude. Elle avait dû secouer Nsona, son aînée de dix-sept ans pour l’obliger à la suivre. Voilà dix ans qu’elle élevait seule ses trois enfants dont le père avait été tué quelques années plus tôt, touché par une balle perdue lors de l’arrivée de l’AFDL[3]. Nsona avait très vite muri, obligée qu’elle était de s’occuper de ses petits frères. La seule chose qui agaçait sa mère c’était sa tendance à se maquiller à l’excès le dimanche avant de se rendre à l’Eglise.
« Si ton cœur était aussi beau à voir que ton visage Jésus serait content ! »
Ce à quoi l’adolescente répondait avec un brin de malice : « La beauté de mon visage reflète la bonté de mon cœur ! ». Alors sa mère amusée émettait un chuintement ironique typiquement bakongo[4] comme pour dire  « Je te crois ! ».



Si Mama Mbumba ne doutait pas une seconde de la piété de sa fille, elle savait que ces « peintures » pour le visage étaient destinées aux hommes bien en chair et en os. Elle appréhendait que sa fille ne passât de la simple séduction à plus sérieux. Elle ne voulait surtout pas qu’une grossesse impromptue n’entravât ses études. Heureusement que pour l’instant, rien ne laissait présager un tel dénouement. Sous ses airs un  peu frivoles, Nsona était plutôt une sage fille.
Le soldat de première classe Dunguru Somono était rentré de sa nuit au corps de garde bourru et épuisé. Voilà belle lurette  que la solde n’était plus versée qu’avec parcimonie par Kinshasa. Les officiers se servant au passage, ce qui tombait dans l’escarcelle de « ceux d’en bas » était minable. Qu’il était loin le temps béni où Kabila versait régulièrement cent dollars aux recrues ! C’est d’ailleurs pour ça qu’il était entré dans l’armée : pour avoir ces cent dollars mensuels salvateurs ! Les premiers mois furent euphoriques ! Kabila payait bien les cent dollars. Pendant quelques jours il se sentit tout puissant. Il se croyait capable de résoudre n’importe quel problème. Il découvrit aussi ses dons de séducteur. Ces dons qui n’éclosent jamais chez ceux qui n’ont rien dans la poche. Il découvrit aussi qu’il était beau, en tout cas qu’il attirait ces dames. Il ne se rendait pas compte que son charme soudain était lié à sa puissance financière relative et récente. « Celui qui est riche est beau gars parmi les vilains » chantait Mayaula à juste titre !
Dunguru Somono se retrouva père de quatre enfants en une semaine ! Ces deux femmes ayant accouché des jumeaux étaient déterminées à profiter de ces cent dollars. Les choses avaient pourtant changé. Les officiers rwandais étaient rentrés dans la douleur à Kigali avant de tenter une blitzkrieg à Muanda. Le pays était désormais engagé dans une guerre sans merci avec les anciens alliés de Kabila qui avançaient masqués par des rébellions aux couleurs locales portant les doux noms de RCD ou de MLC ![5] Les cent dollars se faisaient rares et avaient en plus perdu de leur pouvoir d’achat.
Tôt ce matin, voyant ses enfants décharnés endormis sur des nattes à moitié détruites par les urines, Somono ressentit une vive colère à l’endroit du commandant  Kolokolo. Nommé il y a quelques mois à la tête de son bataillon, il avait redistribué les tâches. Ses frères du village avaient été placés là où il y avait l’argent. Les Swahili comme Dunguru étaient relégués à des tâches administratives sans  plus-value financière.
Le poste le plus envié des militaires était celui de gardien de la barrière sur la route Kinshasa-Matadi. Les chauffeurs étaient copieusement rançonnés, papiers en règle ou pas. A cette époque, Dunguru assumait. Il était sûr de faire bouillir la marmite. Il était sûr de son phallus. Il s’arrangeait toujours pour envoyer de petits cadeaux au commandant du bataillon. C’était le moyen de rester à la barrière. Le vent avait tourné à présent.
Il allait s’assoupir lorsqu’un de ses bambins se réveilla en sursaut et se mit à pleurer : « Papa  nzala ! »[6]. Le sang de Dunguru se glaça. Il remit son arme en bandoulière et quitta son domicile.
Les clientes de Mama Mbumba avaient été correctes cette fois-ci. Elles s’étaient toutes acquittées de leurs dettes à l’exception de Ma Celé dont le peu d’entrain à honorer ses engagements était de tous connu.  Mama Mbumba jura que c’était bien la dernière fois qu’elle s’était laissée prendre aux boniments de la vieille ! Elle se rendait à présent à Mpambu Nzila. Avec un peu de chance, son voyage à Kinshasa serait un succès.
Dunguru était arrivé dans les champs de Mpambu Nzila. Les choux matures étalaient leurs verdures sur près d’un demi-hectare. Il se dit qu’il allait en rapporter quelques plants à la maison pour ses jumeaux. Ils avaient faim.


Il en enleva deux qu’il mit de côté. Il s’apprêtait à prendre un troisième puis finit par se dire que ce serait bête de n’en prendre que trois alors qu’il aurait pu en revendre d’autres. De toutes les façons il n’avait pas de sous pour les ingrédients utiles à la préparation. En plus, son arme le limitait sérieusement dans ses mouvements. Il devait faire vite et partir avant que le ou la propriétaire du champ ne débarque à l’improviste. Il se rendit du côté opposé du sentier principal, posa son arme, ôta son imperméable et l’étendit sur le sol. Il revint sur ses pas et enleva le troisième plant de chou. Son imperméable en contiendra dix ou quinze au total se dit-il.

Pendant que le militaire enlevait le plant de choux, Mama Mbumba et sa fille arrivèrent au champ par un raccourci qui aboutissait de l’autre côté du sentier principal, à côté de là où le militaire avait posé son arme et son imperméable. La mère eût juste le temps d’empêcher à Nsona de crier. En une fraction de seconde, sa colère lui inspira une idée horrible.
Mama Mbumba se saisit de l’arme et cria :
« Nge[7] ! »
Le militaire leva la tête et laissa choir le dernier plant qu’il venait d’enlever. Il se rendit compte qu’il était en bien mauvaise posture.
« Viens ici !

  • -    Maman pardon !
  • -    Viens tout de suite avec les choux. »
Il se dit un instant qu’il lui suffirait de remettre les légumes pour qu’elle le laisse partir. Il était loin de s’imaginer ce que Mama Mbumba lui réservait.
C’est un bien curieux cortège qui fit son entrée dans la cité en ce matin-là. Il y avait devant Dunguru Somono portant sur la une quinzaine des choux pommés emballés dans son imperméable vert, suivaient ensuite Mama Mbumba le tenant bien en joue et enfin derrière Nsona qui ne pouvait s’empêcher de rire constamment tant le militaire continuait à supplier la cultivatrice.
« Limbisa ngai mama naza moyibi te, répétait-il à l’envie
-          Ntolo ![8] »
Le cortège se mit à grossir. Les badeauds encourageaient cette femme courageuse. Ils avaient très vite compris de quoi tout cela retournait. On se mit à chanter et à applaudir.
« Oh mambu usosanga, gana nitu mama Mbumba baka ou baka[9] ! »
Quelques militaires croisés en route n’osèrent intervenir. Une fausse manœuvre et Mama Mbumba tirait sur leur collègue.
Ils se retrouvèrent bientôt dans l’enclos du Commissariat du district.
Le Commissaire fut requis d’urgence, Mama Mbumba enragée, menaçait d’abattre Dunguru Somono, le voleur qui avait violé son champ.
Il fut un temps où on ne parla que de ça, dans les chaumières ou les tentes des militaires basés à Mbanza-Ngungu, avec un agacement certain.



[1] A Ekanga Shungu
  A Serge Bile
  A toutes les femmes congolaises victimes d’oppression
[2] Auteur de Cri de femme, Au gré des vies perdues et de Les Mystères de Kinshasa.
[3] Alliance des Forces Démocratiques pour la libération du Congo. Coalition qui en 1997 porta Laurent-Désiré Kabila au pouvoir
[4] Les Bakongo sont actuellement présents en RD Congo, au Congo Brazzaville, au Gabon, au Cameroun et en Angola.
[5] RCD : Rassemblement congolais pour la démocratie (rébellion soutenue par le Rwanda)
  MLC : Mouvement de libération du Congo (rébellion soutenue par l’Ouganda)
[6] Papa j’ai faim.
[7] Littéralement « toi ! »
[8] « Pardonnez-moi maman, je ne suis pas un voleur
-          Avance ! »
[9] Si tu as l’habitude de chercher des problèmes, sur le corps de Mama Mbumba tu les trouveras !

lundi 9 août 2010

Les Mystères de Kinshasa

A Paraître le 20 août 2010

lundi 22 mars 2010

L'étrange Monsieur du Public

(Nouvelle)
« Y a-t-il une autre question dans le public? » demanda le modérateur.

Le débat tirait à sa fin. On avait discuté de l'état du pays, des enjeux de ces élections et de la misère de la population à l'intérieur des provinces, dans les milieux ruraux, n'ayant accès ni à l'eau potable, ni à l'électricité, ni à l'éducation, ni aux soins de santé primaire et enclavée par le mauvais état des routes. C'est quand même curieux que, sur cette liste des problèmes à résoudre, personne n'ait pensé à ajouter l'accès au premier des besoins, la nourriture, dans une ville où dans certaines familles on mangeait une fois par jour quand c'était possible. Bizarre que l'on pense à éclairer, soigner, déplacer, éduquer et laver des gens qui n'ont pas à manger! C'est ce qui arrive quand on réfléchit au développement de son pays dans les bureaux feutrés de l'ancien quartier administratif de Kalina.

La conférence se tenait à l'Hôtel Intercontinental de la ville, dans un de ses luxueux salons. Les participants étaient habillés à l'européenne tant les climatisations tournant à fond rappelaient plutôt les températures hivernales. Dehors il faisait 32 degrés. Ceux qui étaient ici rassemblés ne s'en rendaient certainement pas compte. Ils étaient arrivés pour cette conférence à bord des rutilantes voitures tout terrain japonaises ou américaines, Toyota ou Hummer. Il fallait bien en avoir un pour être là. Aucun transport en commun ne passait devant l'hôtel. L'arrêt le plus proche se trouvait sur le boulevard, à plus d'un kilomètre de là, qu'il fallait couvrir à pied ou en taxi. Comment, étant habillé à l'européenne, prendre place à bord d'un taxi-bus bondé par 32°, et marcher sous le soleil sur plus d'un kilomètre et entrer décemment dans ce salon tapissé de rouge? Quelques journalistes s'y étaient essayés. Ils entraient dans la salle dégoulinant de sueur, vestes en main qu'ils renfilaient de si tôt tellement ils faisaient froid.

Le candidat favori de la communauté internationale avait fini de lire un texte écrit par un nègre grassement payé, reprenant un chapelet de bonnes résolutions. Il promettait tout sans dire comment il s'y prendrait pour tenir ses promesses. Des jeunes manifestement payés pour avaient applaudi à tout rompre sans que l'on ne comprenne le caractère révolutionnaire de ce discours mille fois entendu par le passé. Des adultes qui les payaient faisaient également d'applaudir par politesse. Le candidat avait l'impression d'être populaire dans ce salon déconnecté de la réalité quotidienne du peuple dont il était censé guider le destin. On lui avait dit que le peuple a été informé de cette manifestation et serait présent pour lui poser directement ses problèmes. La salle était pleine à craquer en effet. Le peuple était donc présent. Cette manifestation allait certainement faire l'ouverture du journal télévisé de 20h00 le soir. On n'allait pas manquer d'insister sur la popularité grandissante du favori de la Communauté Internationale. Oui le peuple était présent. Mais il était trop bien habillé pour que cette présence massive à cette réunion-là en cet endroit-là fût le résultat d'une mobilisation spontanée. Les hommes étaient tous en cravates aux couleurs fluorescentes bien nouées et assorties à des écharpes s'échappant sans tomber de la poche de leurs vestes. Les femmes portaient des tailleurs-pagnes aux couleurs criantes mettant en exergue les rondeurs souvent à l'origine de nombreux émois. Elles exhalaient des parfums aux essences inconnues et envoûtantes, transpiraient l'opulence. C'était la caractéristique de la nouvelle bourgeoisie nègre. Pour la désigner, les Kinois, toujours aussi inventifs, relayés par les musiciens et autres bouffons, parlaient de « Bonne vie et mœurs »!

« Y'a-t-il une autre question dans le public? »

Les questions étaient d'avance préparées. Les réponses étaient d'avance écrites. Les questionneurs choisis aussi, contre espèces sonnantes et trébuchantes, étaient dispersées aux quartes coins de la salle. La mise en scène quoique connue de la majorité des personnes présentes se voulait crédibles pour les néophytes. Ils étaient censés tombés dans le panneau, comme la Candidat favori de la Communauté Internationale lui-même. Le modérateur avait bien compté sur ses fiches. Les dix interventions prévues s'étaient déroulés comme prévues, permettant au Candidat Favori de la communauté Internationale de donner des réponses lumineuses!

« Y'a-t-il une question autre question dans le public? »

La question était posée pour la forme. Le but était de montrer par le silence qui s'ensuivrait que le peuple présent dans la luxueuse salle avait été ébloui au point de perdre la parole, de ne plus avoir des questions à poser.

L'étrange Monsieur du public n' y avait pas cru. Tout cela lui semblait surfait. Il allait poser sa question. Il allait vérifier par lui même. Il voulait entendre une réponse à sa question, la seule qui n'avait pas été prévue. Il leva donc sa main avec insistance. De la 5e rangée où il était assis, le modérateur ne pouvait pas ne pas le voir. Il n'était pas aussi bien habillé que les autres participants, pantalon blue jean et chemise à carreaux à l'américaine.

« Puisqu'il n' y a plus de question, n va arrêter là pour aujourd'hui.

- Il y a une question par ici;

- Monsieur demande la parole

- Qui demande la parole? Je ne le vois pas!

-Ici!

- Donnez le micro à Monsieur »


Le modérateur avait pris peur. Cette question n'était pas prévue. Le débat si rondement mené et maîtrisé jusque là risquait de lui échapper. Son estomac se noua un instant. Il écouta la question avec une nervosité mal dissimulée.

L'étrange monsieur du public prit la parole.

« Je suis Mambote Mambu, géographe, spécialiste des exoplanètes, j'ai consacré ma thèse à l'hydrographie de la planète AC 1418 du système E30. Je suis PhD de Harvard depuis le mois de janvier dernier et suis rentré au pays pour mettre ma main à la pâte. Je suis actuellement professeur à la Faculté des Sciences de l'Université de Kinshasa ».

Humblement, il essaya en quelques mots de situer cette lointaine planète dont il avait étudié la répartition des eaux aussi bien en surface qu'en profondeur. On n'y comprit pas grand chose. Malgré sa bonne volonté, ses explications demeuraient célestes. Il finit par revenir sur terre et posa la question que personne n'avait posé en expliquant d'abord que depuis son retour il avait pris le temps de visiter la campagne, le plateau des Bateke aux environs de Kinshasa, les paysans de Kasangulu et de Kisantu mais aussi les maraîchers de a ville. En spécialiste, il en fit en quelques mots un portrait peu reluisant, sa conclusion était grave: la famine s'approchait.

« Monsieur le Candidat favori de la Communauté Internationale, mes enfants et ma femme achèvent actuellement leur année scolaire aux Etats-Unis viendront me rejoindre dans quelques semaines. Comment ferai-je pour les nourrir avec cette famine qui s'approche de manière certaine et ce d'autant plus que voilà six mois que je suis engagé à l'Université et que j'y enseigne, je ne suis pas payé? »

Le spécialiste des exoplanètes, spécialistes de l'hydrographie céleste, avait bien les pieds sur terre et posait la question essentielle.

Dans la salle quelqu'un cria: « Kasi tika bango na mikili te! » ("Laisse-les alors en Europe!")

Il ne fit pas attention à ces propos qu'il jugea ridicules.

Le Candidat favori de la Communauté Internationale bafouilla une réponse inaudible:

« Nous allons tout faire pour résoudre ce problème rassurez-vous! »

C'était la phrase que ses conseillers en communications lui avaient demandée de répéter chaque fois qu'il devait répondre à une question embarrassante pour laquelle il n'avait oas de réponse. Il la répétait parfaitement tel un perroquet.

La salle applaudit à tout rompre. Le modérateur fut visiblement soulagé. Les organisateurs quittèrent la salle soulagé.

Le lendemain, Mambote reçut deux visiteurs qui le prièrent fermement avec beaucoup de courtoisie de les suivre. Ils se rendirent au Ministère de l'Intérieur et des migrations. Un homme qui se présentait comme l'un des Directeurs de campagne du candidat favori se fit attendre avant de le recevoir et de lui proposer de travaille pour le cabinet du futur vainqueur pour résoudre le problème de la famine qui s'annonçait.


« C'est un honneur pour moi que de rendre service. Dites au candidat qu'il peut compter sur moi.

- Votre nomination sera rendue officielle dès qu'il aura été élu. Le candidat a pensé à vos enfants. Il a prévu un petit cadeau pour leur mère également.

- Vous le remercierez de ma part »


Il prit l'enveloppe grise que le fonctionnaire lui tendait et quitta tranquillement le siège du Ministère de l'Intérieur. Il était quatorze heures. Il avait le temps de repasser chercher sa valise à l'UNIKIN avant de prendre l'avion le soir pour le Massachusset via Bruxelles. Il avait prévu de rendre visite à ses enfants. Il n’avait pas de voisin assis à ses côtés. Après que l'avion eût décollé, il contempla le peu de lumière qu'offrait la ville à moitié endormie et ouvrit l'enveloppe grise. Deux liasses des billets de cent dollars y avaient été placées.

« C'est Lola qui avait raison, pensa-t-il, il n'y a rien à faire ici, je m'en vais pour toujours ».

Lola c'était sa femme.