lundi 22 mars 2010

L'étrange Monsieur du Public

(Nouvelle)
« Y a-t-il une autre question dans le public? » demanda le modérateur.

Le débat tirait à sa fin. On avait discuté de l'état du pays, des enjeux de ces élections et de la misère de la population à l'intérieur des provinces, dans les milieux ruraux, n'ayant accès ni à l'eau potable, ni à l'électricité, ni à l'éducation, ni aux soins de santé primaire et enclavée par le mauvais état des routes. C'est quand même curieux que, sur cette liste des problèmes à résoudre, personne n'ait pensé à ajouter l'accès au premier des besoins, la nourriture, dans une ville où dans certaines familles on mangeait une fois par jour quand c'était possible. Bizarre que l'on pense à éclairer, soigner, déplacer, éduquer et laver des gens qui n'ont pas à manger! C'est ce qui arrive quand on réfléchit au développement de son pays dans les bureaux feutrés de l'ancien quartier administratif de Kalina.

La conférence se tenait à l'Hôtel Intercontinental de la ville, dans un de ses luxueux salons. Les participants étaient habillés à l'européenne tant les climatisations tournant à fond rappelaient plutôt les températures hivernales. Dehors il faisait 32 degrés. Ceux qui étaient ici rassemblés ne s'en rendaient certainement pas compte. Ils étaient arrivés pour cette conférence à bord des rutilantes voitures tout terrain japonaises ou américaines, Toyota ou Hummer. Il fallait bien en avoir un pour être là. Aucun transport en commun ne passait devant l'hôtel. L'arrêt le plus proche se trouvait sur le boulevard, à plus d'un kilomètre de là, qu'il fallait couvrir à pied ou en taxi. Comment, étant habillé à l'européenne, prendre place à bord d'un taxi-bus bondé par 32°, et marcher sous le soleil sur plus d'un kilomètre et entrer décemment dans ce salon tapissé de rouge? Quelques journalistes s'y étaient essayés. Ils entraient dans la salle dégoulinant de sueur, vestes en main qu'ils renfilaient de si tôt tellement ils faisaient froid.

Le candidat favori de la communauté internationale avait fini de lire un texte écrit par un nègre grassement payé, reprenant un chapelet de bonnes résolutions. Il promettait tout sans dire comment il s'y prendrait pour tenir ses promesses. Des jeunes manifestement payés pour avaient applaudi à tout rompre sans que l'on ne comprenne le caractère révolutionnaire de ce discours mille fois entendu par le passé. Des adultes qui les payaient faisaient également d'applaudir par politesse. Le candidat avait l'impression d'être populaire dans ce salon déconnecté de la réalité quotidienne du peuple dont il était censé guider le destin. On lui avait dit que le peuple a été informé de cette manifestation et serait présent pour lui poser directement ses problèmes. La salle était pleine à craquer en effet. Le peuple était donc présent. Cette manifestation allait certainement faire l'ouverture du journal télévisé de 20h00 le soir. On n'allait pas manquer d'insister sur la popularité grandissante du favori de la Communauté Internationale. Oui le peuple était présent. Mais il était trop bien habillé pour que cette présence massive à cette réunion-là en cet endroit-là fût le résultat d'une mobilisation spontanée. Les hommes étaient tous en cravates aux couleurs fluorescentes bien nouées et assorties à des écharpes s'échappant sans tomber de la poche de leurs vestes. Les femmes portaient des tailleurs-pagnes aux couleurs criantes mettant en exergue les rondeurs souvent à l'origine de nombreux émois. Elles exhalaient des parfums aux essences inconnues et envoûtantes, transpiraient l'opulence. C'était la caractéristique de la nouvelle bourgeoisie nègre. Pour la désigner, les Kinois, toujours aussi inventifs, relayés par les musiciens et autres bouffons, parlaient de « Bonne vie et mœurs »!

« Y'a-t-il une autre question dans le public? »

Les questions étaient d'avance préparées. Les réponses étaient d'avance écrites. Les questionneurs choisis aussi, contre espèces sonnantes et trébuchantes, étaient dispersées aux quartes coins de la salle. La mise en scène quoique connue de la majorité des personnes présentes se voulait crédibles pour les néophytes. Ils étaient censés tombés dans le panneau, comme la Candidat favori de la Communauté Internationale lui-même. Le modérateur avait bien compté sur ses fiches. Les dix interventions prévues s'étaient déroulés comme prévues, permettant au Candidat Favori de la communauté Internationale de donner des réponses lumineuses!

« Y'a-t-il une question autre question dans le public? »

La question était posée pour la forme. Le but était de montrer par le silence qui s'ensuivrait que le peuple présent dans la luxueuse salle avait été ébloui au point de perdre la parole, de ne plus avoir des questions à poser.

L'étrange Monsieur du public n' y avait pas cru. Tout cela lui semblait surfait. Il allait poser sa question. Il allait vérifier par lui même. Il voulait entendre une réponse à sa question, la seule qui n'avait pas été prévue. Il leva donc sa main avec insistance. De la 5e rangée où il était assis, le modérateur ne pouvait pas ne pas le voir. Il n'était pas aussi bien habillé que les autres participants, pantalon blue jean et chemise à carreaux à l'américaine.

« Puisqu'il n' y a plus de question, n va arrêter là pour aujourd'hui.

- Il y a une question par ici;

- Monsieur demande la parole

- Qui demande la parole? Je ne le vois pas!

-Ici!

- Donnez le micro à Monsieur »


Le modérateur avait pris peur. Cette question n'était pas prévue. Le débat si rondement mené et maîtrisé jusque là risquait de lui échapper. Son estomac se noua un instant. Il écouta la question avec une nervosité mal dissimulée.

L'étrange monsieur du public prit la parole.

« Je suis Mambote Mambu, géographe, spécialiste des exoplanètes, j'ai consacré ma thèse à l'hydrographie de la planète AC 1418 du système E30. Je suis PhD de Harvard depuis le mois de janvier dernier et suis rentré au pays pour mettre ma main à la pâte. Je suis actuellement professeur à la Faculté des Sciences de l'Université de Kinshasa ».

Humblement, il essaya en quelques mots de situer cette lointaine planète dont il avait étudié la répartition des eaux aussi bien en surface qu'en profondeur. On n'y comprit pas grand chose. Malgré sa bonne volonté, ses explications demeuraient célestes. Il finit par revenir sur terre et posa la question que personne n'avait posé en expliquant d'abord que depuis son retour il avait pris le temps de visiter la campagne, le plateau des Bateke aux environs de Kinshasa, les paysans de Kasangulu et de Kisantu mais aussi les maraîchers de a ville. En spécialiste, il en fit en quelques mots un portrait peu reluisant, sa conclusion était grave: la famine s'approchait.

« Monsieur le Candidat favori de la Communauté Internationale, mes enfants et ma femme achèvent actuellement leur année scolaire aux Etats-Unis viendront me rejoindre dans quelques semaines. Comment ferai-je pour les nourrir avec cette famine qui s'approche de manière certaine et ce d'autant plus que voilà six mois que je suis engagé à l'Université et que j'y enseigne, je ne suis pas payé? »

Le spécialiste des exoplanètes, spécialistes de l'hydrographie céleste, avait bien les pieds sur terre et posait la question essentielle.

Dans la salle quelqu'un cria: « Kasi tika bango na mikili te! » ("Laisse-les alors en Europe!")

Il ne fit pas attention à ces propos qu'il jugea ridicules.

Le Candidat favori de la Communauté Internationale bafouilla une réponse inaudible:

« Nous allons tout faire pour résoudre ce problème rassurez-vous! »

C'était la phrase que ses conseillers en communications lui avaient demandée de répéter chaque fois qu'il devait répondre à une question embarrassante pour laquelle il n'avait oas de réponse. Il la répétait parfaitement tel un perroquet.

La salle applaudit à tout rompre. Le modérateur fut visiblement soulagé. Les organisateurs quittèrent la salle soulagé.

Le lendemain, Mambote reçut deux visiteurs qui le prièrent fermement avec beaucoup de courtoisie de les suivre. Ils se rendirent au Ministère de l'Intérieur et des migrations. Un homme qui se présentait comme l'un des Directeurs de campagne du candidat favori se fit attendre avant de le recevoir et de lui proposer de travaille pour le cabinet du futur vainqueur pour résoudre le problème de la famine qui s'annonçait.


« C'est un honneur pour moi que de rendre service. Dites au candidat qu'il peut compter sur moi.

- Votre nomination sera rendue officielle dès qu'il aura été élu. Le candidat a pensé à vos enfants. Il a prévu un petit cadeau pour leur mère également.

- Vous le remercierez de ma part »


Il prit l'enveloppe grise que le fonctionnaire lui tendait et quitta tranquillement le siège du Ministère de l'Intérieur. Il était quatorze heures. Il avait le temps de repasser chercher sa valise à l'UNIKIN avant de prendre l'avion le soir pour le Massachusset via Bruxelles. Il avait prévu de rendre visite à ses enfants. Il n’avait pas de voisin assis à ses côtés. Après que l'avion eût décollé, il contempla le peu de lumière qu'offrait la ville à moitié endormie et ouvrit l'enveloppe grise. Deux liasses des billets de cent dollars y avaient été placées.

« C'est Lola qui avait raison, pensa-t-il, il n'y a rien à faire ici, je m'en vais pour toujours ».

Lola c'était sa femme.

1 commentaire:

  1. oui, j'ai aimé,et pour etre sure, j'ai relu ton paragraphe aujourd'hui.
    j'attends le prochain portrait que tu nous écrira. Parcequ'il n'y a pas qu'un Congolais, et qu'il est temps de l'écrire.
    merci Magloire

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