Par Magloire Mpembi Nkosi[2]
En posant le pied sur le sol ce matin-là, Mama Mbumba n’avait à l’esprit qu’une seule chose : enlever les choux arrivés à maturité dans son champ de Mpambu Nzila, non loin du centre de Mbanza Ngungu. Si elle pouvait vendre dès ce mercredi soir et jeudi matin aux voyageurs en partance pour Kinshasa sur le bord de la nationale numéro 1, elle ne sera pas les mains vides au mariage de sa nièce samedi à Kimbanseke.
Elle s’était levée plus tôt que d’habitude. Elle avait dû secouer Nsona, son aînée de dix-sept ans pour l’obliger à la suivre. Voilà dix ans qu’elle élevait seule ses trois enfants dont le père avait été tué quelques années plus tôt, touché par une balle perdue lors de l’arrivée de l’AFDL[3]. Nsona avait très vite muri, obligée qu’elle était de s’occuper de ses petits frères. La seule chose qui agaçait sa mère c’était sa tendance à se maquiller à l’excès le dimanche avant de se rendre à l’Eglise.
« Si ton cœur était aussi beau à voir que ton visage Jésus serait content ! »
Ce à quoi l’adolescente répondait avec un brin de malice : « La beauté de mon visage reflète la bonté de mon cœur ! ». Alors sa mère amusée émettait un chuintement ironique typiquement bakongo[4] comme pour dire « Je te crois ! ».
Si Mama Mbumba ne doutait pas une seconde de la piété de sa fille, elle savait que ces « peintures » pour le visage étaient destinées aux hommes bien en chair et en os. Elle appréhendait que sa fille ne passât de la simple séduction à plus sérieux. Elle ne voulait surtout pas qu’une grossesse impromptue n’entravât ses études. Heureusement que pour l’instant, rien ne laissait présager un tel dénouement. Sous ses airs un peu frivoles, Nsona était plutôt une sage fille.
Le soldat de première classe Dunguru Somono était rentré de sa nuit au corps de garde bourru et épuisé. Voilà belle lurette que la solde n’était plus versée qu’avec parcimonie par Kinshasa. Les officiers se servant au passage, ce qui tombait dans l’escarcelle de « ceux d’en bas » était minable. Qu’il était loin le temps béni où Kabila versait régulièrement cent dollars aux recrues ! C’est d’ailleurs pour ça qu’il était entré dans l’armée : pour avoir ces cent dollars mensuels salvateurs ! Les premiers mois furent euphoriques ! Kabila payait bien les cent dollars. Pendant quelques jours il se sentit tout puissant. Il se croyait capable de résoudre n’importe quel problème. Il découvrit aussi ses dons de séducteur. Ces dons qui n’éclosent jamais chez ceux qui n’ont rien dans la poche. Il découvrit aussi qu’il était beau, en tout cas qu’il attirait ces dames. Il ne se rendait pas compte que son charme soudain était lié à sa puissance financière relative et récente. « Celui qui est riche est beau gars parmi les vilains » chantait Mayaula à juste titre !
Dunguru Somono se retrouva père de quatre enfants en une semaine ! Ces deux femmes ayant accouché des jumeaux étaient déterminées à profiter de ces cent dollars. Les choses avaient pourtant changé. Les officiers rwandais étaient rentrés dans la douleur à Kigali avant de tenter une blitzkrieg à Muanda. Le pays était désormais engagé dans une guerre sans merci avec les anciens alliés de Kabila qui avançaient masqués par des rébellions aux couleurs locales portant les doux noms de RCD ou de MLC ![5] Les cent dollars se faisaient rares et avaient en plus perdu de leur pouvoir d’achat.
Tôt ce matin, voyant ses enfants décharnés endormis sur des nattes à moitié détruites par les urines, Somono ressentit une vive colère à l’endroit du commandant Kolokolo. Nommé il y a quelques mois à la tête de son bataillon, il avait redistribué les tâches. Ses frères du village avaient été placés là où il y avait l’argent. Les Swahili comme Dunguru étaient relégués à des tâches administratives sans plus-value financière.
Le poste le plus envié des militaires était celui de gardien de la barrière sur la route Kinshasa-Matadi. Les chauffeurs étaient copieusement rançonnés, papiers en règle ou pas. A cette époque, Dunguru assumait. Il était sûr de faire bouillir la marmite. Il était sûr de son phallus. Il s’arrangeait toujours pour envoyer de petits cadeaux au commandant du bataillon. C’était le moyen de rester à la barrière. Le vent avait tourné à présent.
Il allait s’assoupir lorsqu’un de ses bambins se réveilla en sursaut et se mit à pleurer : « Papa nzala ! »[6]. Le sang de Dunguru se glaça. Il remit son arme en bandoulière et quitta son domicile.
Les clientes de Mama Mbumba avaient été correctes cette fois-ci. Elles s’étaient toutes acquittées de leurs dettes à l’exception de Ma Celé dont le peu d’entrain à honorer ses engagements était de tous connu. Mama Mbumba jura que c’était bien la dernière fois qu’elle s’était laissée prendre aux boniments de la vieille ! Elle se rendait à présent à Mpambu Nzila. Avec un peu de chance, son voyage à Kinshasa serait un succès.
Dunguru était arrivé dans les champs de Mpambu Nzila. Les choux matures étalaient leurs verdures sur près d’un demi-hectare. Il se dit qu’il allait en rapporter quelques plants à la maison pour ses jumeaux. Ils avaient faim.
Il en enleva deux qu’il mit de côté. Il s’apprêtait à prendre un troisième puis finit par se dire que ce serait bête de n’en prendre que trois alors qu’il aurait pu en revendre d’autres. De toutes les façons il n’avait pas de sous pour les ingrédients utiles à la préparation. En plus, son arme le limitait sérieusement dans ses mouvements. Il devait faire vite et partir avant que le ou la propriétaire du champ ne débarque à l’improviste. Il se rendit du côté opposé du sentier principal, posa son arme, ôta son imperméable et l’étendit sur le sol. Il revint sur ses pas et enleva le troisième plant de chou. Son imperméable en contiendra dix ou quinze au total se dit-il.
Pendant que le militaire enlevait le plant de choux, Mama Mbumba et sa fille arrivèrent au champ par un raccourci qui aboutissait de l’autre côté du sentier principal, à côté de là où le militaire avait posé son arme et son imperméable. La mère eût juste le temps d’empêcher à Nsona de crier. En une fraction de seconde, sa colère lui inspira une idée horrible.
Mama Mbumba se saisit de l’arme et cria :
Le militaire leva la tête et laissa choir le dernier plant qu’il venait d’enlever. Il se rendit compte qu’il était en bien mauvaise posture.
« Viens ici !
- - Maman pardon !
- - Viens tout de suite avec les choux. »
Il se dit un instant qu’il lui suffirait de remettre les légumes pour qu’elle le laisse partir. Il était loin de s’imaginer ce que Mama Mbumba lui réservait.
C’est un bien curieux cortège qui fit son entrée dans la cité en ce matin-là. Il y avait devant Dunguru Somono portant sur la une quinzaine des choux pommés emballés dans son imperméable vert, suivaient ensuite Mama Mbumba le tenant bien en joue et enfin derrière Nsona qui ne pouvait s’empêcher de rire constamment tant le militaire continuait à supplier la cultivatrice.
« Limbisa ngai mama naza moyibi te, répétait-il à l’envie
Le cortège se mit à grossir. Les badeauds encourageaient cette femme courageuse. Ils avaient très vite compris de quoi tout cela retournait. On se mit à chanter et à applaudir.
Quelques militaires croisés en route n’osèrent intervenir. Une fausse manœuvre et Mama Mbumba tirait sur leur collègue.
Ils se retrouvèrent bientôt dans l’enclos du Commissariat du district.
Le Commissaire fut requis d’urgence, Mama Mbumba enragée, menaçait d’abattre Dunguru Somono, le voleur qui avait violé son champ.
Il fut un temps où on ne parla que de ça, dans les chaumières ou les tentes des militaires basés à Mbanza-Ngungu, avec un agacement certain.
[3] Alliance des Forces Démocratiques pour la libération du Congo. Coalition qui en 1997 porta Laurent-Désiré Kabila au pouvoir
[4] Les Bakongo sont actuellement présents en RD Congo, au Congo Brazzaville, au Gabon, au Cameroun et en Angola.
MLC : Mouvement de libération du Congo (rébellion soutenue par l’Ouganda)
- Avance ! »
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